Compound XV Collection FRAC Auvergne
par Jean Charles Vergne, Directeur FRAC Auvergne

 

Jean-Louis Aroldo mène une pratique picturale au sein de laquelle s’agencent divers
éléments indifféremment empruntés à l’histoire de l’art, au cinéma ou au genre
documentaire. Ce mixage des genres trouve sa manifestation première dans des
oeuvres en polyptyque réunies sous le terme Compound, appellation générique
indiquant à la fois les notions de composition, d’assemblages complexes et de greffes
d’éléments hétérogènes n’appartenant pas à une seule et même famille. Les
polyptyques réalisés sont la résultante d’un assemblage précisément réfléchi dont les
codes obéissent souvent aux techniques employées dans la création
cinématographique et vidéo, aux principes de montages qui s’y rattachent ou à certaines
techniques particulières comme le split screen – effet consistant à diviser l’écran en
plusieurs fenêtres présentant chacune une scène différente ou une perspective
différente sur une scène unique – auquel Brian De Palma a donné ses lettres de
noblesse. La finalité d’une telle entreprise est de constituer des oeuvres à l’intérieur
desquelles chaque peinture possède ses spécificités propres tout en étant l’organe d’un
ensemble cohérent, organisé. Tout se passe donc simultanément dans les peintures et
entre les peintures. Tout se passe selon un principe de circulation de flux, d’association
d’idées et de contamination des images entre elles, reprenant ainsi les principes de
l’effet Koulechov selon lequel une image peut prendre des signification différentes en
fonction des autres images qui la jouxtent.
Compound XV, acquise par le FRAC Auvergne en 2003, est constituée de quatre
peintures de formats réduits dont le voisinage entraîne le spectateur sur des temps et
des espaces différents.

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Le premier tableau, abstrait en apparence, est une représentation cadrée au plus près
d’une scène d’autodafé issue d’une photographie montrant des livres brûlés sur la place
publique dans l’Allemagne des années 30. Si l’image renvoie à une effroyable réalité
historique dont l’événement est porteur à lui seul des prémices de la barbarie nazie, elle
active également le souvenir d’une des toutes premières scènes du film Farenheit 451
adaptation au cinéma par François Truffaut du livre écrit par Ray Bradbury en 1951. Elle
étend aussi son sens à la notion de censure en général et, plus particulièrement, à la
censure religieuse formalisée par l’Index Librorum Prohibitorum (la liste des livres
interdits), créée en 1559 par Paul IV et abolie en 1966 par Paul VI (cette liste de livres
interdits contenait, entre autres, les ouvrages de Montaigne, Descartes, Pascal,
Spinoza, Zola, Laurence Stern, Sartre… mais pas Mein Kampf, écrit par l’un des plus
grands brûleurs de livres de l’Histoire).
La seconde partie de Compound XV est une représentation de motifs floraux issus de
l’imagerie décorative mexicaine dont le flamboiement contraste violemment avec le feu
glacé du premier élément de ce polyptyque. On y retrouve indirectement une allusion à
l’art fresquiste d’un Diego Riveira qui ne peut que renvoyer, par association d’idée, à
l’exil de Trotski au Mexique en 1937, fuyant sa condamnation à mort par contumace par
le régime soviétique avec l’aide de Diego Riveira et de sa compagne Frida Kahlo. Par
ailleurs, la conjonction, dans l’oeuvre de Jean-Louis Aroldo, des époques, des lieux et de
techniques cinématographiques peut également raviver le souvenir d’un Luis Bunuel
exilé au Mexique en raison de son anticléricalisme et de son marxisme déclaré.
La troisième peinture représente une gueule cassée de la première Guerre Mondiale,
portrait délicatement fané d’un acteur anonyme de l’Histoire dont la présence teinte les
motifs floraux d’une connotation funéraire, effleurant par là même la notion de mémoire
collective et d’oubli passif, de disparition progressive d’une histoire vivante s’étiolant à la
mesure du nombre décroissant de survivants du bourbier de la Grande Guerre.
Enfin, deux mains serrées l’une contre l’autre, cadrées elles aussi au plus près, font
circuler à l’intérieur du polyptyque un sentiment ambigu où se mêlent la sérénité,
l’attente et la tristesse. Cette dernière partie ferme l’oeuvre comme un oeuf, termine le
montage, règle la vitesse interne de l’oeuvre, obligeant le regard à parcourir celle-ci à
des rapidités différentes (le temps d’un autodafé, l’intemporalité d’un motif floral, la
latence d’un visage ravagé, l’attente indéterminée des mains), dans des espaces réunis
de façon anachronique.
Compound XV procède ainsi par court-circuits inattendus laissant filtrer une sensation
qui flotte de manière persistante dans la mémoire, appuyée, tout comme chez Luc
Tuymans, par une touche picturale maigre exclusivement constituée de gris teintés.

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